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Mon Nord.



" C’est une vieille histoire. Dans un conte d’Andersen, un poteau télégraphique s’adresse à l’hirondelle qui vient de s’y poser. Il faut d’abord se pénétrer de cette évidence: au Nord, seuls les hommes se taisent. Donc le poteau dit à l’oiseau: «Vous partez toujours hors du pays quand il fait froid. Vous n’avez pas de patriotisme.» Bien sûr, l’affaire se déroule à l’époque indécise où le chemin de fer n’a pas encore triomphé du char à bancs, ni l’électricité du bougeoir en fonte des légendes gothiques. Mais la commodité des migrations suprasoniques qui transforment le touriste en hirondelle n’a rien changé aux coutumes du septentrion: là-bas, ce ne sont pas les hommes qui rêvent à des choses, comme chez nous, ce sont les choses qui rêvent et parlent dans leur sommeil. 
C’est une poésie qui m’a très tôt attrapé par la manche, un truc qu’on observe partout où le verbe taire verrouille le commerce humain: c’est comme si la parole empêchée ou retenue ruisselait par des voies ou des voix souterraines, passait aux murs, aux fenêtres, à la lande, au vent, aux forêts, aux lacs sombres où de mortelles puissances séduisent et attirent les hommes mélancoliques.
Je me souviens des films d'Ingmar Bergman et de l’engouement que suscitait, à la tournure des années 1960, le cinéma d’art et d’essai dans les maisons de la culture chères à Malraux et les facs de lettres qui sentaient le tabac des penseurs à pipe. Etait-ce 'le Silence' ? Ou bien 'A travers le miroir' ? A Caen, je les ai tous vus de toute façon, et ils n’en font qu’un dans ma mémoire confuse, poursuivant une même odyssée taciturne et presque sans mobile. Les dialogues étaient ténus, on entendait le bois craquer. Je me sentais comme chez moi. J’étais du Nord, un vrai patriote.
'La vie n’est rien d’autre qu’un voyage cruel et dénué de sens vers la mort', délibéraient sans recours les personnages de ces rudes comédies, dont on n’est pas à la veille de mesurer les dommages inappréciables qu’elles ont causés à la réputation des aborigènes, et spécialement à la communauté des artistes. Les clichés ont la vie dure, c’est même à ça qu’on les reconnaît. Le noir et blanc, une certaine économie d’intrigue semblaient alors propices à un réexamen, rarement jovial, des postulations philosophiques sur le temps, l’identité, le réel et l’imaginaire, l’être et le néant, en vertu de quoi on pouvait seulement affirmer que rien n’était jamais sûr, ni le moi, ni le monde, ni même la Scandinavie tout entière, qui servit de camp de base aux expéditions intellectuelles qu’inspira toujours aux audacieux la conquête du pessimisme pur, ce Nord de l’esprit.
Tels sont les mystères de Stockholm, d’Helsinki, d’Oslo, de Turku ou de Volodalen, où je me passe en revue, scanné dans une lumière dont on n’a pas idée. Les deux spécialités les plus réputées de ces régions furent longtemps l’écrivain migraineux et le buveur métaphysique (lesquels n’en font qu’un dans l’archétypal portrait qu’en brosse la rumeur latine). C’est qu’écrire était un péché sur les terres des prédicateurs luthériens et des frères moraves (chez nous, c’est plutôt un péché mignon). Le premier génie des populations arctiques, qui nous ont aussi donné beaucoup de théologiens à barbe longue, est la spéculation sur des motifs abstraits.
La lecture de Knut Hamsum, de Tarjei Vesaas ou de Per Olov Enquist  (que j’ai abordé dans un bal à la cour de Suède où nous faisions tapisserie) dispense la même sorte de vertige: on navigue à l’estime dans les lourdes brumes de ce qu’on pourrait appeler l’océan glacial critique. C’est le Pôle du doute, du désarroi et du refus. Les terres boréales et leurs fameuses aurores sont devenues le symbole d’une certaine religion de la pensée froide. André Breton disait: «Il y a trop de Nord en moi pour que je sois l’homme de la pleine adhésion.» C’est le propre du Latin de chercher l’adhésion. Tous nos débats sont fondés sur cette école. Politiquement, le Latin est un modéré avec des sautes d’humeur. C’est toute la différence avec le Nordique.
Le Nordique ne cherche pas l’adhésion, mais le compromis. […] Il ne se range dans un camp qu’à la condition de pouvoir en sortir sans en faire un drame. C’est à vous dégoûter d’adhérer. Il n’essaie pas de vous séduire, il ne trompe pas son monde. Il analyse, il suppute, il vous voit venir. Il se tient dans la distance. En somme, il compose. C’est justement ce que nous n’aimons pas. Il est très mal vu, chez nous, de composer. Sous le 55e parallèle, composer est le métier des traîtres, des lâches et des faibles.
Un jour, dans une supérette de Stockholm, le miracle s’est produit. Je me suis rendu compte que le client devant moi, à la caisse, était Ingmar Bergman. Je ne me suis pas dégonflé. Je n’ai pas composé. Je n’ai pas faibli. Je n’ai pas eu un geste et je n’ai rien dit. Jamais je ne me suis senti plus suédois."
Jean Louis Ezine